La petite sirène aux pays des bulles.

L’année dernière j’ai participé au concours de nouvelle du festival « Le petit festival de la Côte Vermeille ». C’était sa première édition, son objectif est de sensibiliser aux enjeux environnementaux autour d’ateliers, de conférences et de débats. Outre la thématique qui m’intéresse et m’interpelle, j’ai d’autant plus d’attachement à ce festival car il se déroule dans les Pyrénées-Orientales, ma région natale.
Le thème 2021 était l’eau et le concours de nouvelles 2021 proposait d’inventer une suite à l’histoire de « La petite sirène », le texte devait inclure la phrase suivante : « La petite sirène revient et n’a plus envie de danser car elle a mal aux pieds. »

Pour être honnête, je ne connaissais de la Petite Sirène que la version de Disney. A cette occasion, j’ai découvert la vraie histoire (puisque la majorité des histoires de Disney sont des versions édulcorées de grands contes et légendes du monde entier). Dans le conte d’Andersen, le Prince épouse la sorcière et la Petite Sirène est condamnée à jamais.
Une version à devenir dépressive et alcoolique, d’où ma nouvelle que je partage avec vous.

By the genius artist @Henn Kim

La petite sirène est dans son bain de bulles. C’est le moment préféré de sa journée. 

Après les vendanges, elle aime vider des bouteilles et plonger dans un demi-tonneau qui lui sert de baignoire. 

L’espace est certes bien plus petit que l’océan, mais elle ne se lasse jamais des caresses bulluesques sur son corps de sirène. Elle pourrait rester immergée des heures dans cette eau dorée et s’enivrer de l’odeur du bois mouillé.  

Elle avait décidé de déménager en Champagne le soir des noces du prince avec l’autre morue. Elle adorait ce mot, elle l’avait appris à son arrivée sur terre. La morue est aux poissons ce que la sirène est aux humains : un mythe.  

Ce soir-là donc, de désespoir, elle s’était finie au champagne.  

Un serveur, grand, fin et l’air taquin, lui lança :
– Vous v’nez pas d’ici vous.
Muette comme une carpe, elle lui lança un regard perdu pour essayer de le faire parler, elle qui ne pouvait plus.
– ça se voit à votre sacrée descente, vous êtes habituée aux bulles.
La petite sirène ouvrit des yeux de merlan frit. Comment savait-il qui elle était ? Elle regarda ses deux pieds, ils étaient pourtant bien là. Une mauvaise odeur de moule ? Impossible. Pour l’occasion, elle avait vidé le flacon de parfum. Le garçon s’approcha alors et lui chuchota au creux de l’oreille :
– Moi aussi, je suis de Champagne, le pays des bulles.
Il la salua d’un clin d’oeil et s’élança rejoindre le banc des invités aussi frétillant qu’un poisson volant. 

Le soir même, elle partait s’installer à Epernay.
Sur Terre, elle y a découvert tout ce qu’elle avait osé imaginer sous l’eau.  

Un océan de sensations.  

Elle aime sentir la terre s’affaisser sous ses pieds, ses mains frôler les feuilles, toucher le bois de vigne et caresser de ses doigts la peau souple des grappes. Ses yeux s’emplissent du vert soyeux des vallées et collines. A chaque coucher du soleil, tandis que le soleil chauffe doucement sa peau diaphane, elle lève les yeux pour remercier le Ciel de l’avoir laissé avec les hommes. 

Insouciante et rêveuse dans sa baignoire de fortune, elle entend soudain son prénom au loin. Elle sort de son bain, s’enroule dans une serviette et regarde les gouttes perler en ligne droite le long de ses jambes. Il est fini le temps où l’eau faisait des roulés-boulés  d’écaille en écaille le long de sa queue de poisson.  

Elle entend des cris joyeux virevolter dans les airs. Ce soir, tout le monde est à la fête, c’est la fin des vendanges. 

Elle enfile un jean et une marinière et se dirige vers le grand jardin orné pour l’occasion de lampions bleu, jaune et rose.

Malik et Sasha sont déjà en train de vaciller sur un air de bossa nova.  

On la voit toujours arriver de loin. La seule chose qu’elle n’ait jamais réussi à améliorer sur Terre, c’est sa démarche un peu bancale. 

La danse en revanche c’est autre chose. Plus légére qu’une bulle, elle ressemble à un ange qui flotte et virevolte à quelques centimètres du sol. 

– Allez viens danser avec nous, la supplie Sasha. 

Elle démarre trois pas de danse, mais très vite, la petite sirène revient et n’a plus envie de danser parce qu’elle a mal aux pieds. 

Elle s’assoit ses 2 fesses sur une chaise, chose qu’elle n’aurait jamais cru possible il y a des années, et regarde avec émotion ses amis de saison.  

Ils sont tous là, Amin d’Algérie, Sasha d’Ukraine, Riminov de Serbie, Malik de Côte d’Ivoire et Ouria du Mali.  

Elle se reconnaît en chacun d’eux. 

Comme elle, ils ont tous rêvé d’un ailleurs plus beau.
Comme elle, ils sont tous riches d’un autre monde. 
Comme elle, ce soir, leurs jambes les font souffrir mais ils dansent quand même.. 

Avec eux, elle a appris l’essentiel.
Elle a compris que ce ne sont les jambes qui rendent humain, mais de savoir tenir debout.

Si vous êtes curieux, la version intégrale du conte d’Andersen est disponible ici.

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