La première fois que j’ai paniqué.

C’est pas le « j’ai paniqué » sorti dans une conversation légère entre amis autour d’un verre à l’heure de l’apéro.
Non. Je parle de panique au sens propre, une vraie peur, d’une attaque de nerfs, de celle qui vous prend par les tripes et vous laisse KO, tout entier pétrifié et lessivé.

Tu vieillis, ta peur aussi.


Quand on est petit, on a un peu peur de l’eau, du vide, de l’avion, des souris, des araignées. On ne se rend pas trop compte, on expérimente chaque jour. Et puis bon, y’a toujours les grands frères ou les copains pour nous pousser ou sauter avec nous, alors on suit.

Passé 30 ans, bizarrement, on a moins de gens avec qui sauter.
On se retrouve face à face avec cette petite peur qui a poussé. On se dit « ben dis donc, elle a bien grandi non?! C’était pas aussi impressionnant avant ?! ».
Sûr. Les peurs grandissent à mesure qu’on vieillit.


Moi, c’est le vide et l’avion. Vous me direz, c’est lié.
Je n’ai jamais aimé l’escalade, j’ai toujours senti mon corps devenir inutile quand je montais: trop lourd, trop compact, avec 2 ondomanias qui me servaient d’appuis, le tout au rythme d’une respiration haletante.

Remède : crête et via ferrata.

Jusque là, je n’avais pas besoin d’escalader chaque jour.
Pourtant, le passage des crêtes demande de plus en plus d’efforts à la fan de montagne que je suis. Jusqu’à ce que, la semaine dernière, mon camarade de rando Davide ait presque du me donner la main pour traverser une cheminée.

Avant.


Pim ! Pam ! Aux grands maux les grands remèdes, je me suis inscrite aujourd’hui à une via ferrata avec Yepalo. Entre escalade et marche, c’est une randonnée le long d’une paroi avec harnais et baudrier.

La via ferrata de Sant Feliu de Guixols est une des plus célèbres de Catalogne. Elle longe les falaises de la Costa Brava. L’odeur des pins emplit les poumons tandis que les regards se gavent du contraste entre l’ocre doré des roches sèches et le bleu cristallin de la Méditerranée. Un cadre parfait.

Mon lobe logique – Un paradis !
Mon lobe irrationnel – On y sera plus vite quand on mourra

La peur, tu la cherches, elle te trouve.

Aujourd’hui, un dimanche matin de juillet, c’était pire que la file du Mc Drive un jour de confinement. Impossible donc de me sentir seule ou isolée. Si je tombais, j’étais amortie dans ma chute par une dizaine de casques en-dessous de moi.

Mon lobe logique – Tu vois, tu es bien entourée, tu ne risques rien.
Mon lobe irrationnel – Une mort en ricochet, ça c’est une mort originale.

N’y pensons-pas. Commençons la ferrata.
On démarre tranquillou par un chemin un peu escarpé mais sans plus. J’ avance et peu à peu, mon cerveau me lance des micro-alertes :

Mon lobe irrationnel -ça me plait pas trop ce qu’on fait là, viens on s’en va.
Mon lobe logique -take it easy, t’as 4 câbles qui te retiennent, 2 bras et 2 jambes qui fonctionnent bien et la roche a plein de prises.


Le guide Francesc ajoute : « Accrochez vos harnais de suite, on dirait que c’est facile comme ça mais la semaine dernière, une femme est tombée, chute de 30m, morte sur le coup. »

Mon lobe irrationnel -mais taaaaaaaa guuueuuuule !!!!!!!!!!
Mon lobe logique -t’es mignon mais t’étais pas obligé.

Les 2 lobes n’arrêtent pas de discuter pendant que j’avance, c’est fatigant. Et puis, au détour d’une roche, pas plus difficile que la précédente ni de celle qui suit, je sais pas pourquoi …

Mon lobe irrationnel -on vvvvaaaaaaaaaa mmmooourrrrriiiiiiirrrrr
Mon lobe logique – aaaahhhhhhh mais pourquoi je fais çaaaaaaaaa

Mon cerveau a complètement déconnecté, il ne guidait plus mon corps. Ma peur avait pris les commandes. Et elle me disait que si je bougeais, je tombais. Tout mon être lui obéissait. J’étais en mode pilote automatique. Tétanisée.

Pendant… les autres gèrent, je galère.

Le troisième cerveau.

C’est là qu’arrive un troisième cerveau. Si cela vous arrive à ce moment-là, remettez-vous en à quelqu’un.
Parce qu’au final, votre cerveau est déconnecté, c’est un fonctionnement vain et en boucle. Le plus efficace est de déposer les armes au pied de la peur et de vous confier à une personne. Le mieux, un professionnel ou quelqu’un qui s’y connaît bien.

Mon lobe irrationnel -y’a un extraterrestre vert qui est en train de couper le câble !!!!!!!
Mon lobe logique – mais non c’est le guide en Tshirt vert fluo qui te clippe pour que tu reposes tes bras.

Ce jour-là, Francesc donc.
Le guide me parlait, je le regardais, j’entendais ce qu’il me disait. Mais incapable de sortir un mot, incapable d’interagir avec lui.
Il me dit « Vas-y respire, ralentis ta respiration. »
Et quand j’essayais de respirer, c’était pas un souffle qui sortait, mais un hoquet quasi convulsif, où sortaient des billes d’air comprimé toutes droites sorties du labyrinthe de mes boyaux et de mes poumons tordus.

Puis il commence à m’expliquer des techniques de prise, où poser mon pied gauche, ma main droite. Je l’écoute, je regarde ses gestes, j’ai du mal à les comprendre. A l’intérieur de moi c’est un tableau de Picasso sous acide dans sa période surréaliste. On dirait un accident de la route cérébrale. Perte de contrôle, dérapage, tonneaux, immobilisation sur le bord du monde extérieur.

Mon lobe irrationnel -on vvvvaaaaaa mooouuurrrriiiirrrr
Mon lobe logique -arrête de crier et laisse moi bosser.

Et effectivement, petit à petit, si je me concentre sur mes mouvements – voir les prises, chercher les appuis, déplacer mon poids – j’avance.
Je suis toujours en pilote automatique, mais penser me sauve. J’y mets toute l’énergie qu’il me reste. La peur est toujours charnelle, réelle. Elle est dans tous mes muscles, mes membres, mon souffle, mes nerfs. Surtout mes nerfs.

Nerfs de bois.

Quand je finis le tour de la première falaise, on est d’accord, le jeu s’arrête là pour moi. Les 2 pieds sur terre, je regarde les autres s’encorder pour la seconde falaise.
En remontant, le guide me dit :  » il y a une différence entre la peur et la panique. La peur peut se raisonner et on peut la contrôler. La panique est irrationnelle, elle est hors d’atteinte. »

Terre à bâbord !


Je ressens que tout se relâche. Comme une cuite d’abus nerveux.
Tout mon corps se ramollit, mon cerveau se détend peu à peu, j’ai sommeil, ma respiration devient une brise, je plane.
Je me demande si on peut avoir des courbatures nerveuses.

Aujourd’hui, j’ai senti l’escalade de la peur, je vais essayer de lui mettre des harnais et un baudrier les mois qui suivent.
Histoire de la descendre en rappel et d’éviter le bloc de panique.

Raconter

2 commentaires Laisser un commentaire

  1. l’idée de se confronter à sa peur (panique) est une bonne chose pour apprendre à gérer, c’était peut-être un peu trop frontal ! le truc quand les cerveaux commencent à discuter ensemble, c’est de se concentrer sur ses sensations physiques, de façons à ce qu’elles occupent tout l’espace, j’ai du faire des années de relaxation pour y arriver. ( c’est pour sa que cet article me parle !) bon courage pour la suite 🙂

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