Il était une fois…

Je suis dans le train de retour d’une semaine de conte.

Gaspillage vs Investissement.

– tu vas où en vacances ?
– je pars en stage de conte dans l’Ariège.
– … (30s)…
Dans ce genre de cas, je compte. Je considère que je déconcerte les gens quand ils mettent plus de 30 secondes à émettre une réaction.
– …j’y avais jamais pensé…(30s)…c’est une reconversion ?
De nos jours même les vacances sont un capital investissement.
– simple curiosité et pur plaisir.
– (30s)…ah…

La dernière fois que les gens ont utilisé le mot « conte » est souvent pour expliquer la difficulté de la langue française à un étranger. Autour d’un picon bière et d’un verre de rouge, on est fier de dire que nous, en bon français, on sait faire la différence entre « compte » « conte » et « comte » par le simple pilotage automatique grammatical de notre cerveau.

En vrai, aucun français n’utilise jamais ce mot.
Aucun, à part une poignée d’irréductibles rêveurs épris de poésie.

Comédien vs Conteur

Cela fait très longtemps que je cherchais à approfondir la pratique du conte. Je m’étais initiée lors d’un cours de théâtre et je m’étais dit que j’approfondirais ça un jour. Mais entre mes voyages et le boulot, je n’avais pas cherché plus loin .
« Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola a remis le projet sur la table de mes envies il y a quelques années.
En faisant des recherches ce printemps, tous les contacts me renvoient vers le conteur Philippe Sizaire. Je repère un stage de conte en duo avec la méthode Feldenkrais, une méthode de pratique interne. C’est parfait pour moi qui me concentre depuis mon retour de Bali à une expression plus corporelle.
Je m’inscris.
Et me voilà, un beau matin de juillet dans un train vers l’Ariège. À l’orée de la 5ème vague, le covid n’aura pas eu raison de cet événement-ci.
Dans le wagon je retrouve A., un bijou sur patte de douceur et d’ultra-sensibilité. Je la reconnais à ses réserves d’aliments bio d’une semaine, à son tapis de yoga et à son accordéon.

– chaque matin, on fera une météo de vos humeurs sous forme de portrait chinois. Alors ce matin si vous étiez une danse … ?
– une ronde.

Dès le premier matin, le ton est donné. Tout est très poétique.
Tirer-pousser le public, donner-recevoir, faire sonner et résonner.
Le conte est l’art subtil du passage : le chemin que l’histoire se fraye en nous, la flamme qu’elle fait briller, ce que nous transmettons aux autres, où nous voulons les emmener et ce que nous leur laissons.
Je pensais que le travail du conteur et du comédien était approchant. À part la technique, ils sont très différents.
En théâtre, on incarne un personnage. En conte, on donne chair à une histoire. On est à la fois l’acteur et le metteur en scène, le conte est le personnage principal.

On aime dire que ce n’est pas le conteur qui choisit son histoire, mais bien le conte qui nous choisit.
Pendant une semaine, on était 15 à ouvrir le couvercle de nos pots à histoire.

Le club des hyper sensibles anonymes.

Derrière les histoires se cachent des univers singuliers qui laissent entrevoir des bouts d’humanité que la crise du covid a écorché.

Après plus d’une année covidienne extraordinaire, dans le sens historique des choses, on attendait tous quelque chose de plus grand que nous lors de ce stage.
Entre la parole contée, les routines inhabituelles de Feldenkrais et des habitudes néo-communautaires à installer, ça a fait l’effet d’un cuit-vapeur qu’on n’a pas débranché à temps.
Une odeur de poètes brûlés, un goût d’hypersensible trop cuits.

En fin de journée, on accrochait notre habit d’apprenti conteur sur le bord du grand hamac et on ouvrait un cubi.
Tout se mélangeait un peu, on s’est transformé en conteur de nos propres histoires.
On s’est rendu compte que dans la vie aussi, on ne choisit pas trop son histoire, on est ce que les histoires fabriquent en nous.

On a éteint le cuit-vapeur, on a allumé le gaz de notre vie.
Il en reste des éclats de rires et de larmes, des voix, des chants, des flammes autour d’un feu, de fleuves et d’une savoureuse ratatouille.

Raconter

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