La première fois que j’ai sauvé quelqu’un de la noyade.
C’était un dimanche. C’était pas prévu.
Quand on me parlait de Maître-Nageur Sauveteur, j’avais deux images : celle de Brian avec ses jumelles depuis sa chaise et sous son parasol, et celle de Pamela d’ « Alerte à Malibu ». Un peu fausses et superficielles.
Dimanche pourtant, tout a changé.

Dimanche à la playa.
Sur la Costa Brava, il y a les grandes plages de sable et il y a les petites criques, celles que les autochtones préfèrent, plus sauvages et donc non-surveillées.
Mon amie O. et moi, nous sommes des locales – elle plus que moi, c’est vrai. La mer était particulièrement agitée. Elle ressemblait à une piscine ouverte à une classe de CP juste après le confinement. Je me suis dit qu’en 2020, même les vagues c’était du n’importe quoi.
Panique à bâbord.
En discutant, à 4 mètres au large, j’aperçois un couple qui gesticule l’un tout près de l’autre.
Eté oblige, j’hésite entre le collé/serré et le fait que l’un serve d’appui pour l’autre … voire les 2.
Mon regard se détache d’eux tout en continuant à parler puis il revient sur eux.
La scène n’est plus la même.
Ils se sont détachés et donnent un peu l’effet de deux bouteilles à la mer, l’un en face de l’autre, un peu penchés sur le côté, à donner de grands gestes avec les bras. Je vois surtout leurs regards perdus.
Et un regard perdu dans une mer agitée, c’est plutôt mauvais signe.
Ils commencent à crier « Help! » fort. Une première fois.
Puis une seconde, plus fort.
Puis une troisième.
Avec mon amie O., on se redresse, on court au bord de l’eau et je plonge.
5 millième de seconde de réflexion.
Les sauveteurs du dimanche.
Je nage vers eux, je sens derrière moi d’autres personnes qui me rejoignent. Je nage très vite.
En fait je ne me souviens plus trop de ma technique. Finalement, c’est rassurant de me dire que je n’ai pas fait des milliers de longueurs pour rien, et que ma technique de nage devient un réflexe quand j’en ai besoin.
Je me souviens juste qu’en nageant je fixais les 2 visages et je me disais « ne mets pas ta tête sous l’eau, ne bascule pas, ne mets pas ta tête sous l’eau. »
Arrivée à eux, je ne pouvais clairement pas le sauver lui. Il était grand et trop massif. Une montagne à la mer. Et surtout il était très nerveux et se débattait beaucoup. J’aurais coulé avec lui.
1 millième de seconde de réflexion.
J’ai attrapé la femme sous le bras et je lui disais « tranquila, ya esta ».
Au passage, je viens de réaliser qu’en situation d’urgence, mon cerveau traduit tout seul. C’est pas mal comme test de bilinguisme.
(Que cela ne donne pas d’idées aux profs d’anglais).
Je nage, tu nages, nous coulons.
Autour du couple, c’était un méli-mélo de vagues et d’humains démontés.
On avait été 7 à se mettre à l’eau.
4 aidaient l’homme qui continuait pourtant à avoir le même regard vide et à crier « Help » sans s’arrêter. Heureusement, il y en avait un plus pro que les autres qui le ramenait en nageant, son bras sous son aisselle et sa main qui maintenait sa bouche fermée. Les autres l’escortaient.
En l’espace de 10 mn, les inconnus que nous étions les uns pour les autres sommes devenus une équipe.
Du côté des filles, une avait pris le lead également et nous lançait des instructions : « Prenez là sous l’épaule, colle-là à toi. »
Effectivement, chaque fois que je me détachais un peu pour faire des mouvements plus grands et nageait plus vite, elle m’agrippait encore plus fort.
J’ai compris que quand tu pars tout seul sauver quelqu’un, tu reviens à 2 ou tu ne reviens pas. La personne a de fortes chances de t’entraîner avec elle.
Et effectivement.
En regardant par la suite des tutos de sauvetage de noyade, je faisais moins la maline. J’ai appris que le mieux est de ne pas plonger, mais de jeter à la personne en détresse un objet flottant auquel elle puisse se raccrocher.
La bouée de Pamela et les planches de surf des sauveteurs ne sont donc pas que des accessoires.
Pire. Ma considération pour les familles nombreuses suréquipées avec les Donuts et les licornes gonflables a basculé de nuisance balnéaire en profonde reconnaissance.
Ensemble, sains et saufs.
Une fois près du rivage, des personnes les ont attrapés et ramenés près du rivage.
Aucun des 2 n’a perdu connaissance. Heureusement pas de bouche à bouche, ça aurait bête de choper le Covid.
Ils sont restés assis, sonnés. Moi, je tremblais. Assez fort pour m’en rendre compte. D’effort et d’émotions je crois.
Mon amie O. est grande et fine. Elle m’a dit : « j’ai préféré rester sur la plage, je n’aurais pas été très utile dans l’eau. »
3 millième de seconde de réflexion.
C’est incroyable de voir comment dans une situation d’urgence, chacun se responsabilise, se met en perspective et tous nous trouvons naturellement notre place dans un groupe.

« Crois-moi Sandra, c’était très beau cet élan spontané de solidarité. ça rassure de savoir que le réflexe naturel de l’homme est d’aider son prochain. »
Pas tous apparemment. En regardant autour de moi, sur leurs serviettes étaient restés les corps musculeux de cross-fitter et les nudistes baba cool qui veulent sauver le monde – mais pas du monde apparemment.
Ceux qui avaient aidé, c’était ceux qu’on ne reconnaît pas. Une nudiste fluette, un Nord-Africain d’un certain âge qui ne parlait pas anglais et difficilement espagnol, un trentenaire discret et timide qui baissait les yeux quand il parlait.
Le Petit Prince a donc raison, l’essentiel est invisible pour les yeux.
L’homme a réuni ses dernières forces, il a levé la tête vers nous, a joint ses 2 mains en signe d’applaudissement, a levé ses 2 pouces pour nous dire merci, puis a baissé la tête, épuisé.
Ce n’est ni Pamela, ni David, qui sommes retournés à leurs serviettes, mais nous, les petits héros du dimanche.
La vie est pleine de surprises : en quelques millièmes de seconde tout peut vriller, ton dimanche et leurs vies.
Sur ce, je vous laisse.
Je m’en vais acheter une bouée flamant rose pour dimanche, au cas où.

Raconter été 2020 mer noyade premier secours sauvetage solidarité
Trop forte ! Ca ne m etonne pas de toi !
1 millième de réflexion ca peut-être fatal ou ca peut sauver des vies. Heureusement que ça a été la 2e option !
Des bises
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