Immigré. Expatrié. Exilé.
Extrait du livre Le Sherpa etl’homme blanc d’ Alain Robert Coulon – Chapitre 13, L’oeil de l’exil – une philosophie sans frontières.
L’exil est une expérience spéciale et déconcertante, dans la mesure où les gens qui vivent autour de vous peuvent être tout à fait ordinaires, mener une vie qui est pour eux naturelle et normale, mais extrêmement difficile à comprendre et à partager pour ce qui vous concerne.
Dans un premier temps, vous cherchez à vous conformer coûte que coûte aux modèles ambiants, comme pour essayer de disparaître dans la foule, passer inaperçu, vous apprenez sans désemparer. C’est la phase mimétique, qu’on pourrait dire du caméléon.
Cependant, dans des cultures très différentes, cette étape est vouée à l’échec, et elle peut être souvent suivie d’une autre, le rejet complet du pays hôte, parfois aussi fort qu’a été passionné, au départ, l’amour, le coup de foudre initial : une très logique relation d’amour-haine qui s’applique à beaucoup d’autres champs de l’activité humaine.
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Souffrir est apprendre, connaître. Être heureux, jouir est apprendre aussi, mais beaucoup moins, beaucoup plus superficiellement. Et quand vous vivez longtemps sur une terre étrangère, vous avez à endurer beaucoup d’épreuves, beaucoup d’humiliations. Pour être exact, une maladie ou un handicap peuvent donner cette sorte de point de vue latéral, ou excentré, d’une manière voisine, même dans le pays où vous êtes né.
Cependant, l’exil est une maladie prolongée, ou un handicap multiple, en particulier dans les terres les plus lointaines : vous redevenez enfant, quel que soit votre âge. Vous êtes malhabile, sans défense, sourd et muet. Vous paraissez stupide, parce qu’il y a tant de choses, ou faits, connaissances, savoirs implicites, habitudes qui sont bien connus de tous, même des plus jeunes écoliers, mais pas de vous.
L’exil prolongé dans une culture éloignée est une séparation absolue. Pas d’autres recours que de se détacher de toutes les conditions et déterminations qui ont modelé, façonné votre être le plus intime depuis votre apparition sur terre : le sol, les aliments, le climat, les liens familiaux, le langage, la grammaire, la syntaxe, les idées communes.
Vous ôtez tous ces vêtements, ces pelures, vous êtes obligé de les observer à distance, et vous restez nu. Tout ce que vous pensiez être ‘normal », « naturel », « évident » ne l’est plus. Vous êtes déchiré et projeté hors de vous-même.
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Et la durée du séjour est importante aussi : il existe un fossé entre cinq ans, dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle… Une sorte de condamnation, d’emprisonnement : « En voici pour dix ans de plus… »
Les plus longues et les plus dures expériences sont les plus fécondes. Il est fascinant de mettre en jeu son équilibre mental et physique, de risquer la maladie, la mort précoce et la démence pour tenter d’arracher quelques petits secrets à l’Univers, à l’autre bout de la planète. Mais ce n’est que rarement une décision volontaire. On ne s’embarque pas d’une façon délibérée dans un voyage qui devient, contre son gré, une expatriation totale. C‘est une sorte d’enlisement, un glissement au long des années.
C’est aussi, le moment venu, une mutation, une métamorphose. Les traits du visage changent ; même votre peau change. Vous devenez un étranger, un étranger à vous-même. Vous ne pouvez plus dire exactement qui vous êtes. Vous passez par la phase de la chrysalide, et par bonheur, à un certain moment, le papillon peut parfois apparaître, commencer maladroitement, lourdement, son vol fantasque vers le soleil, prenant plaisir à humer, ici et là, chaque fleur de rencontre, sous le ciel bleu.
Après avoir échappé à vous-même, vous être fui vous-même, vous dégageant d’une seule nationalité, d’un seul monde, d’une seule vision du monde, l’essence de l’arrachement, ce que c’est que la fuite, commence à se profiler, puis à se montrer droit devant vous, face à vous.
L’essence positive de la furtivité. « Ce qui ne passe pas à l’intérieur de ce qui se passe », comme l’a écrit Van Gogh dans une lettre à son frère. Ce qui ne varie pas au coeur de ce qui change.
Chaque voyageur, chaque exilé, qu’il le veuille ou non, est un philosophe par destin.
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