J14 : L’aventure.

Aujourd’hui je sors.

C’est le dernier jour d’un collaborateur de mon équipe et je dois récupérer le matériel qu’il avait emporté pour travailler en home office.
Le pauvre, il est italien en Espagne. Il a pris la décision de rentrer près des siens.
Cela pourrait animer des débats animés – dans le cas bien sûr où on pourrait se réunir à plus de 4 : « Tu préférerais quoi, passer le Coronavirus en Espagne ou en Italie ? »
Il est sûr qu’en Espagne, la culture des tapas n’aide pas.

Il habite de l’autre côté de la ville, soit 1h de marche aller, 1h retour. Pour moi, cela signifie : la grande évasion.
Je me suis préparée pendant 15mn, j’étais toute excitée. On aurait dit que je partais en voyage. J’ai choisi ma tenue et j’ai fait mon sac : mes clefs, ma CB – car plus aucun magasin alimentaire n’accepte l’espèce -, mon pass du boulot et mon laissez-passer.

J’ai été étonnée, il y avait plus de personne que je pensais dans les rues. Bon. Si on enlève les personnes qui font la queue à 1m de distance devant les supermarchés, ceux qui promènent leurs chiens et les pas-tous-seuls qui exultent dans la rue, c’est vrai qu’il n’y avait pas grand monde.

Il y avait beaucoup de coursiers Glovo.
Je me suis dit c’était sans aucun doute les mêmes. Ceux qui publiaient des posts indignés sur Facebook « Stay home » puis qui commandaient de la bouffe sur Glovo. Il fallait oser, ils l’ont fait.
L’homme moderne ne pense pas plus loin que le bout de son appli. Et de son petit confort.

A un passage piéton, j’ai attendu le feu rouge avec un jeune masqué qui fumait un joint. Je l’ai bien senti. Je me suis dit que j’étais sauvée, je n’avais pas perdu mon odorat. Pas de Coronavirus pour moi.

Les pigeons m’ont quasiment sauté dessus. De joie sans aucun doute. Ils étaient contents de voir un humain sur un bout de pavé. Cela leur rappelait la grande époque.

A l’angle d’une rue, il y avait un café bar qui faisait angle. Il y avait de la musique et le bar semblait ouvert. Je me suis dit que c’était louche. C’était peut-être un piège. Genre des policiers en civil qui le tenaient et si tu t’assois au bar, bim ! une amende !
Apparemment il y a pas mal de policiers en civil qui traînent sur la plage et dans les parcs.

En passant sous un balcon, j’ai entendu un homme chanter à plein poumon. Il chantait fort et faux. Je me suis dit que j’étais chanceuse avec mes voisins.

Enfin, je suis arrivée un peu à regret – déjà- au pied de l’immeuble de mon collègue.
Bien sûr je ne suis pas montée. Bien sûr on s’est parlé à 1m50 de distance. Bien sûr on a manqué de mots. C’était triste de ne pas pouvoir se dire aurevoir comme on aurait voulu. Cela m’a semblé insipide et creux.
Puis je me suis rendue compte que cela faisait 15 jours que je n’avais pas parlé à un familier de visu. ça me manque.

On s’est quittés, l’air triste, en se disant « à bientôt » sans trop y croire, et j’ai pris la direction du bureau pour ramener le matériel. Toujours à pied.


Je suis passée devant une jolie boutique de vêtements, je me suis dit que ce sera bien le jour où on s’habillera de nouveau « pour de vrai ».

Mon bureau est située à la frontière de la ville.
J’entends par frontière cette limite imaginaire mais palpable qu’ont toutes les villes. Celles entre les quartiers populaires et bourgeois. Mon bureau est situé juste ici.
Avant d’y arriver, il y avait une barrière de police qui filtrait les voitures. En regardant de plus près, j’ai bien vu qu’il y avait beaucoup moins de circulation de ce côté-ci.
Je me suis mise à penser que c’était bien vrai. Que dans mon quartier, populaire et avec plus de densité de population, j’avais remarqué plus de personnes et de voitures qu’au moment même où je marchais.
Je me suis dit que si les gouvernants appliquaient des mesures de prévention discriminatoires par quartier, c’était normal que nous n’ayons plus confiance en eux.
Cela m’a donné la nausée et la colère est montée. Je me suis surprise à penser « Qu’ils crèvent tous de coronavirus! ». Etant donné que les personnes au pouvoir sont statistiquement dans la mauvaise tranche, il y a donc des chances que ça se réalise.

Sur le chemin de retour à la maison, je me suis arrêtée dans une pharmacie. J’avoue que j’avais une petite boule au ventre en entrant. Par déduction, il y a plus de probabilité de molécules virales contaminantes dans ce type de local.
Heureusement pour moi, j’ai pratiqué l’apnée sportive. Je n’aurais jamais cru que cela me serve un jour en plein air.
Les pharmaciennes étaient protégées par un plexiglass et une barrière de sécurité. En partant je leur ai souhaité bonne chance. Je me suis dit que mon aventure d’une après-midi n’était rien à côté de leurs journées au quotidien.

Sur un passage piéton, un jeune couple masqué s’est arrêté en plein milieu. Ils se sont pris en selfie au milieu d’une artère principale déserte. S’ils n’ont pas l’avenir, au moins ils ont eu le temps de 5 mn une avenue pour eux.

Je suis arrivée chez moi, deux heures et 2km500 après. J’avais mal aux pieds. Le retour à l’entraînement pour le triathlon d’octobre va faire mal.
J’ai tout désinfecté à l’eau de javel : clefs, chaussures, sacs.

C’est nul une ville aux rues vides, ça ne sert à rien.
J’aime la montagne pour l’espace, l’immensité, le vide.
J’aime la ville pour les gens, l’interaction, la palpitation, la profusion. J’avoue ce n’est pas une bonne combinaison gagnante au temps d’une pandémie mondiale.

Journal de confinement

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