La première fois que je suis devenue propriétaire.
Je suis une privilégiée. C’est une première fois que l’on souhaite à tout le monde.
M +0 : Généralement, on ne se décide pas à acheter du jour au lendemain. C’est une petite idée qui persiste dans la tête, une sorte d’essui-glace de la pensée qui passe au début de temps en temps. Puis à un certain moment il s’accélère. On ne sait pas pourquoi, il s’active tout le temps. On se met à penser à l’aménagement, le quartier, un rythme de vie, … Et puis paf ! Une opportunité, un déclencheur, une étape, qui fait que l’on saute le pas.
M +1 :Il y a d’abord l’épreuve de la recherche. Pour moi, c’est une épreuve. Finalement une maison, c’est très basique. Un toit, un point d’eau, un point chaud et basta. Ca fait une maison. Potentiellement on peut vivre partout.
C’est là où les critères interviennent. Et chacun a ses critères.
Ou plutôt chacun croit avoir des critères. Souvent, en visitant on défait tous ses critères et dans un brouillard immobilier, apparaissent les critères essentiels.
Moi la première. A mes premières recherches, j’ai crié haut et fort à tout le monde que tant qu’à acheter, je m’exilerai de la ville pour me poser les pieds dans le sable, en bord de mer. Ou perchée sur le haut d’une colline urbaine.
Au final, j’achète en plein centre ville, dans un quartier animé de bars, au pied de la colline. Les trajets en train d’1 heure aller-retour et le no-man land du dimanche ont eu raison de l’appel du grand air.
M + 2 : Viennent les visites. Les agences immobilières, c’est aussi un monde. J’ai découvert (beaucoup) leur patience et (un peu) leur mauvaise foi (ou l’inverse). C’est quand même difficile d’accompagner des dizaine de clients visiter le même appartement. Et il est difficile d’avoir une marge de négociation sur quelque chose d’aussi important. « Oui je l’admets, c’est un entresol avec 1 seule fenêtre situé juste au-dessus d’une baraque à frite. Allez, c’est cadeau, je vous offre 20%. » Est-ce que pour 20% de moins, les gens sont prêts à sentir la frite lorsqu’ils vont se coucher ?
Je comprends que par exaspération, les agents sont poussés à la mauvaise foi.
Dans un appartement, j’ai lutté pour ouvrir une fenêtre « qui ne pouvait pas s’ouvrir » apparemment. J’ai surtout compris que mieux valait qu’elle reste fermée pour ne pas tomber sur le graffiti géant rouge ‘Fuck you » situé sur le mur de l’immeuble juste en face.
J’ai visité un autre un vendredi soir, lorsque le voisin organisait sa soirée metal rock hebdomadaire. L’agent immobilier a eu beau me rassurer « C’est très calme comme immeuble », j’étais quand même à phone et sourde à la fin de la visite.
La meilleure était cet agent très bonhomme qui m’a assuré, du haut de ses 20 ans d’expérience dans l’immobilier, que les certificats de viabilité c’était du bluff, une arnaque comploteuse des administrations. Ouais…. Et la crevasse de la largeur de mon bras dans le mur, c’est eux qui l’ont creusés.
M+ 3 : Boum boum. On a le coup de coeur et vient le temps de la négociation. C’est là qu’on réalise la notion de relativité.
Il est loin le temps où étudiante, j’avais l’impression de faire un investissement à chaque fois que j’achetais quelque chose de plus de 50€… Là je parle de 1 000€ comme de 10 €. Le notaire ? 6 000€. L’avocat 1 500 € ? … Ouais du coup tu me rajouteras la cave à vin à 500 € … On perd vite les notions. Est-ce que ce serait le passage où j’ose le « Pauvres riches que nous sommes, nous n’avons plus conscience de la valeur des choses. »
Non, je n’oserai pas. Dans ces cas-là, je me fais une session « semaine fauchée ». Je retire 50 € et je m’oblige à vivre avec du lundi au vendredi. Même si je triche car j’assure déjà le ‘logée et le blanchie », cela me remet le portefeuille en place.
Le lendemain où j’ai signé le compromis, j’ai eu des bouffées d’angoisse.
Propriétaire, les responsabilités, le poids… J’ai appelé direct le courtier immobilier, pour lui dire qu’il m’avait mis sciemment au bord de la faillite.
Après avoir été rassurée, j’ai soufflé et j’ai appliqué le principe de relativité : je me suis dit « Sandra en fait, si tu réunis tous les loyers des 10 dernières années, cela te fait quasi ton prêt. Alors pour les 10 prochaines années, tu vas être intelligente et tu vas te les verser à toi-même. » Quelle satisfaction intense ! Dans l’enthousiasme, je m’aurais fait auto-signer un bail de location.
M +4 Le délai. L’attente. Mais que c’est long ! On peut facilement déclarer une névralgie avec ce genre de situation. C’est quelque chose qu’on n’évoque pas souvent lors d’un achat. La démarche de l’achat est faite de micro-étapes successives, qui excluent qu’on puisse les mener en parallèle pour gagner du temps : la recherche, puis la négociation avec le propriétaire, la pré-réservation, le prêt immobilier, le notaire. Entre tout cela, il y a du ping-pong de paperasse. Je me demande si ce n’est pas juste fait pour rendre le passage à la propriété plus solennel : on te fait comprendre en te pressant administrativement que tu n’achètes pas n’importe quoi, non. On achète quand même un bout de sol d’un quartier, d’une ville, d’un pays, du monde. Quand on se le dit, cela rend quand même la chose solennelle et très capitaliste en somme.
M+5 Le temps des déménagements. On ne sait plus où on habite, au sens propre. J’ai fait un mauvais calcul de timing, mon contrat de location s’est arrêté avant que je n’ai pu aménager dans MON appartement (quel bonheur de dire cela!).
Je suis passé au plan B, qui me rétrograde du rang de locataire à celui de squatteuse chez des potes. Je pense que je vais d’autant plus apprécier.
Est-ce que quelqu’un ici bas aime les déménagements ? On est poussés dans nos retranchements. Les gens maniaques s’énervent quand ils ne peuvent pas mettre le dernier bol dans le bon carton « cuisine » déjà chargé dans le camion, les gens bordéliques sont obligés de faire un tri.
C’est comme si on était en transhumance quotidienne entre 2 lieux qui ressemblent grossièrement à un chez-soi, le confort en moins : un matelas à même le sol, la cuisine se résumant à 2 couteaux et 1 fourchette, ses vêtements dans un carton en guise d’armoire…
C’est fatigant un déménagement, physiquement et nerveusement. C’est peut-être aussi fait pour savourer encore plus le confort d’une maison douillette.
Et puis, dans un nouveau lieu, on tourne en rond. On déplace des objets ci-et-là, on fait des va-et-vient de la cuisine au salon, du salon à la chambre, on ne sait pas bien où sont les choses. On est comme ses animaux qui ont besoin de marquer leur territoire.
M +6. La signature définitive. Je sors d’un cabinet de notaire dans l’avenue la plus snob de la ville avec 3 bouts de métal dans la main. Je suis proprio.
Un conseil : mieux vaut bien lire tous les documents avant, car le jour de la signature, les personnes s’activent comme des petites abeilles autour de nous : la banque, l’agence, les propriétaires, les clercs de notaire, le notaire, les avocats… On a un peu le tournis assis sur sa chaise molletonnée entre l’émotion, le stress, la solennité.
On me fait signer plein de documents, mais… j’avais oublié mon stylo. Je prépare cela depuis 6 mois et j’oublie de prendre un stylo. Quelle loose ! J’allais tout de même pas signer avec mon crayon à papier !
Le tout signé, la paperasse sous le bras – j’ai aussi oublié de prendre une chemise cartonnée – je sors et j’ai envie de crier sur les toits que ça y est, qu’après la chambre d’ado, je suis devenue une adulte et j’ai un petit chez-moi. A moi les réunions de copropriété, les déclarations d’impôts chargées, les problèmes d’entretien et de rénovation. Et pourtant, j’ai le sourire tatoué sur les lèvres !
M+7. Les travaux, c’est long et chiant. Au début tout est rose, tout est faisable, tout est commandable. A la fin, rien n’est fait, rien n’est commandé, et le paysage a la couleur du ciment récemment moulé : bien gris. A partir du moment où tout est confirmé, à chaque fois que tu entends ton portable sonné, c’est pour un problème : retard de livraison de matériel, mauvais circuit électrique, mauvaise découverte à l’heure de la démolition. Jamais le chef de chantier appelle pour dire : ‘c’est bon le parquet a été posé sans problème. » Non pour cela, il ne t’appelle pas. Je m’étais dit que le chantierde mon premier chez moi était bien trop important pour laisser passer les détails. Mais le 8ème échantillon de robinet a eu raison de ma patience et depuis j’opte pour tout ce que le chef de chantier me propose. Je n’ai jamais compris pourquoi le BTP était un aussi grand secteur. Maintenant je sais que tout est long, lent et important à la fois.
Je passe bien sûr l’épisode des voisins mécontents qui grondent à cause des travaux. Je n’ai pas eu de chance, la copropriété avait décidé de refaire la cage d’escaliers une semaine avant le début des travaux. En un aller-retour de gravats, elle a récupéré son état d’avant-peinture.
Les travaux, mieux vaut les vivre à distance.
M+8. Ca y est ! J’y suis, j’y ai passé ma première nuit.
Les premiers jours, je n’ai pas dormi. Déjà car même si je l’ai pensé, imaginé, réinventé, j’ai eu besoin de prendre mes marques. Et puis, vu que je l’avais tant pensé, imaginé, réinventé; je suis restée fixée sur les petits détails qu’ils manquaient. J’ouvre les yeux et je ne vois que les défauts. Là, au coin droit au-dessus de la tringle du rideau, il y a une marque noire. C’est normal ? Passe moi la brosse. Je devient mutane, entre Robocop et Monsieur Propre, ma main droite s’est transformé en éponge, ma gauche en tournevis, je passe mes journées à nettoyer et à régler.
Je repense alors avec nostalgie à l’appartement des voisins de mes grands-parents. Je suis sûre, on avait les mêmes, ceux qui vivaient dans un appartement où tout était sous bâche plastique. N’empêche, aucun dégât !
Les jours passants, ma nature reprend ses droits, mon bordélisme aussi, ils ne connaîtront pas de limite et ni de durée car … je fais ce que je veux chez moi !
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