La première fois que j’ai fait une retraite Vipassana

10 jours.
100 heures de méditation.
1 000 appels du gong.
35 compagnons d’aventure
10 coussins réconfortants
1 moustique tué (un vilain réflexe)
1 expérience complète
L’envie a été provoquée par mes amis. Bizarrement, ce sont mes amis les plus expansifs qui ont sauté le pas. Ils revenaient très enthousiastes et visiblement apaisés. Je ressentais alors un sentiment ambigu : j’étais à la fois sceptique et envieuse. Au début je me disais « ils bluffent, c’est tendance de jouer aux néo-hipster bohèmes ». Contre toute-attente, ils recommençaient quelques mois plus tard, en allongeant même la durée de leur retraite.
Mais qui y a-t-il de si excitant à se taire et souffrir assis pendant 10 jours ? Et quelle « vérité » trouve t-on ? La curiosité est mon plus joli défaut, il fallait que j’expérimente par moi-même. Après avoir recherché en Thaïlande, et en Indonésie, j’ai finalement opté pour une retraite de méditation Vipassana de 10 jours à Penang en Malaisie.
« Pourquoi ? C’est quoi ton problème ? «
C’est la question qui est le plus souvent revenue quand j’annonçais que je partais en retraite de méditation. A vrai dire, je ne m’attendais pas à un tel accueil. Plongée, yoga, trek, je pars souvent pour expérimenter de nouvelles activités. Je suis plutôt une habituée des faits et jamais on ne m’avait demandé la raison. Au contraire, les gens s’extasiaient sur ma curiosité et ma soif de découverte. Bizarrement, partir en retraite semble louche.
« Mais tu vas faire quoi ? Tu vas réfléchir sur quoi ? Tu restes assise ? C’est une retraite où tu ne parles pas ? … » Les questions étaient parfois angoissées, parfois envieuses, parfois elles cherchaient à se justifier. Adeptes ou pas, tout le monde a un avis sur la question.
J’ai alors réalisé que la spiritualité était une grande nébuleuse, qui abrite pas mal de préjugés et de faux-semblants.
D’abord il y a la notion de croyance. La méditation est historiquement liée à la religion. On l’associe volontiers à des courants religieux marginaux ou à des dérives sectaires.
Ensuite, les gens ont peur de revenir à un quotidien simple. A l’heure où le confort, le progrès et la technologie sont devenus des normes pour soulager la pénibilité de notre quotidien, les gens voient toute privation comme une souffrance. On a l’impression qu’être heureux revient à empiler des plaisirs immédiats, à remplir toujours plus nos vies de choses. Alors enlever, réduire et se restreindre va finalement à l’inverse de la bonne pensée actuelle sur le bonheur.
Vivre une vie de moine, je pourrais dire que je l’ai fait.
Cela commence dès l’inscription en remplissant le dossier de candidature. S’inscrire à une retraite de méditation s’avère aussi officiel qu’une consultation médicale. Les centres ne vous attendent pas, ils sont généralement très vite complets. Il faut renseigner un formulaire détaillé, avoir lu et accepté le règlement, très formel, et attendre que son inscription soit acceptée. Les correspondances sont très académiques et vous confirment bien que vous n’avez pas signé pour 10 jours de vacances…
J’arrive au centre en même temps que Fuyai, malaisienne d’origine Chinoise, et Meenu, malaisienne d’origine indienne. Joanne, la responsable du centre pour les femmes, nous affecte un numéro et nous désigne notre espace personnel dans le dortoir commun. Une cabine fermée par de simples rideaux opaque, un lit simple et un trousseau de linge pour la semaine. Toute tenue trop courte ou laissant entrevoir un bout de peau est interdite, bien qu’il fasse 35°C. A la cantine, même numéro, même principe : une place affectée, un bol, une assiette et une cuillère.
Sur mes 21 compagnes de dortoir, nous sommes seulement 2 occidentales, les autres sont des malaisiennes ou chinoises. Je suis également l’une des plus jeunes, la plus âgée doit avoir entre 75 ans mais je n’ai pas le droit de parler pour lui demander !
Vipassana, le teasing avant l’heure.
A 18h sonne le gong. Nous nous dirigeons vers la salle de méditation, divisée en 2 : à gauche les femmes, à droite les hommes. Aucun regard ne doit se croiser. Seuls des coussins au sol et des voiles pour rideaux décorent la pièce. L’objet le plus important est une grande console audio et une télé à côté de l’estrade. Nous prenons place à notre numéro. Notre maître de méditation est un Indien, ancien docteur reconverti. Je suis impatiente d’entendre ses enseignements. Il avance posément, habillé de blanc, s’assoit sur un coussin posé sur l’estrade en face de nous. Il s’installe … et appuie sur le bouton play. 5minutes de chants commencent en sanskrit puis le silence et tout le monde ferme les yeux.
C’est une blague ? Je vais passer 10 jours à écouter une cassette ! Je suis énervée, je bous intérieurement et je regarde la porte de sortie qui me fait de l’œil.
Soyons honnête, les 5 premiers jours, j’attendais avec impatience 2 choses dans la journée : le petit-déjeuner et le discours (vidéo) de S.Goenka, le maître-fondateur de la tradition Vipassana. Chaque soir, nous regardions le discours qui concluait notre journée.
Je reconnais volontiers sa capacité de vulgarisation : dans la salle, nous étions des personnes de tous pays, de tous âges, de toutes cultures, de tous niveaux d’éducation et de toutes religions. Et pourtant, son discours parlait à chacun. Il décrivait exactement ce que nous avions ressenti durant la journée et nous donnait la nouvelle recommandation pour le lendemain. Cela suffisait à nous donner l’envie de continuer.
Chaque journée était réglée de la même façon : réveil à 4h, 2h de méditation, petit-déjeuner à 6h30, 3h de méditation, déjeuner à 11h, 3 heures de méditation, 17h30 thé, 19h 2h de méditation, extinction des feux à 22h.
Le quatrième jour.
Les 3 premiers jours de retraite sont les plus longs et difficiles. Ils servent à éprouver la motivation et la force morale, mais aussi à déprogrammer le corps et l’esprit. L’esprit est pollué au début par des soucis quotidiens, des sensations que l’on pense désagréables, on a faim, soif, sommeil. On peut dire que c’est la galère. Le deuxième jour, lorsque j’ai rouvert les yeux après la méditation du matin, le coussin de ma voisine était vide, disparue. Une musique d’un bon film d’horreur là-dessus et j’aurais fui illico. Autour de nous, tout parait si calme que l’on trouve la force de s’apaiser et de continuer. Et la puissance du groupe réussit à nous porter.
Je passe les 3 premiers jours sur mon coussin, à jouer aux mikados avec mes jambes et me convaincre que je suis relaxée.
Au bout du 4ème jour, nous sommes initiés à la véritable technique Vipassana. Certains disent que les élèves sont en état de transe, je pense que c’est un peu vrai. Je note que mes sens sont plus affûtés. Dans un univers silencieux, je peux entendre le bruit d’une feuille voler juste à côté de moi. Les yeux fermés, les couleurs me paraissent plus vives dès que je les ouvre. Très certainement, les conditions rudimentaires de la vie monastique propulsent dans un état second, dans un état primaire, où nous nous sentons revenir à l’essentiel.
Mais qu’est-ce l’essentiel ? Je ne pourrais pas répondre à cette question pour vous. Il est personnel et circonstanciel. Je peux juste le décrire comme une perspective infinie et apaisante.
Quelques conseils pour réussir votre retraite.
Tout d’abord, démarrez une retraite à un moment particulier de votre vie. Nous avons tous à un moment le besoin de prendre du recul. Certains se lancent dans un nouveau sport, changent de carrière, de ville. La méditation est un moyen parmi d’autres de le faire.
Ensuite, n’espérez rien, n’anticipez pas, car les difficultés seront là où vous ne les attendez pas. Les enseignements seront complètement autres que ceux que vous envisagiez.
Au-delà de l’introspection individuelle, il y a également la formidable expérience communautaire, qui a été pour moi aussi importante que le défi personnel.
Le 10ème jour, nous rompons le silence.
Lorsqu’on peut parler, le sentiment général est à la liesse et à la bonne humeur. Le sourire est sur toutes les lèvres, c’est le premier signe de contact que chacune d’entre nous nous donnons.
Puis bizarrement on devient gênée, timide. On trouve mal à propos de demander comment s’appelle notre voisine, après l’avoir vu en pyjama pendant les 10 derniers jours. Prénom, nationalité, âge, métier. On apprend à la connaître en théorie, alors qu’on la connaît en pratique.
Finalement, peu importe qu’elle soit chinoise, malaisienne ou américaine, qu’elle ait 26 ou 65 ans, femme de chambre ou analyste financier, on s’aperçoit que le ressenti prime sur tout. On garde d’elle la complicité que nous avons partagé durant 10 jours de vie ensemble.
Elle réside sûrement ici l’histoire d’amour universel porté par Bouddha. En expérimentant que la fraternité va bien au delà de débat philosophique sur la religion, la culture ou la nationalité, qu’elle se ressent au-delà de tous les mots ou de toutes les théories, qu’elle fait partie au final de ce qui nous reste quand nous nous détachons de tout.
Cela peut faire du bien à notre monde actuel : un stage d’optimisme apaisant et bienveillant où l’on revient à l’essentiel.
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